Les Lions d’Al-Rassan, Guy Gavriel Kay
Résumé
L’Al-Rassan, quinze années après l’assassinat de son dernier khalife, est divisée. Les souverains de ses cités-états sont autant de lions qui ne rêvent que de faire renaître le khalifat. Le roi Almalik de Cartada est l’un d’eux, qui vient de mater la rébellion dans la cité de Fézana en faisant mettre à mort cent trente-neuf de ses plus influents citoyens. Mais en cherchant par la même occasion à discréditer son conseiller le plus influent, Ammar ibn Khairan d’Aljais, il s’en est fait un ennemi mortel.
Jehane bet Ishak, médecin au sein de la minorité kindath, aide le dernier de ces citoyens, le cent quarantième, à fuir la ville. Elle ne tarde pas à rencontrer la compagnie de ser Rodrigo Belmonte, le chef de guerre le plus prestigieux du Vallédo voisin, venu prélever à Fézana le tribut versé comme chaque année.
Alors que les rivalités instestines affaiblissent l’Al-Rassan, alors que les trois royaumes d’Espéragne songent à mettre un temps leurs querelles au repos afin d’entreprendre une guerre de reconquête de la péninsule, ser Rodrigo Belmonte et Ammar ibn Khairan vont se rencontrer à Ragosa, compagnons d’exil. Ensemble, ils vont se mettre au service de son souverain éclairé, Badir, et tenter de faire renaître l’Al-Rassan des artistes et des poètes.
Critique
Les Lions d’Al-Rassan n’est pas un ouvrage de fantasy traditionnel. Il faudrait plutôt le décrire comme “la transposition romancée d’événements historiques dans un monde imaginaire”. La géographie est une adaptation de celle de notre péninsule ibérique ; la période historique est celle de la Reconquista ; les trois religions qui s’y sont développées (les cultes de Jad et d’Ashar, celui des deux lunes) correspondent à notre christianisme, notre islam, notre judaïsme. Les personnages, enfin, sont aussi pour certains inspirés de figures existantes. Et très peu de choses, en fait, appartiennent au domaine de la fantasy : les deux lunes dans le ciel, le don de seconde vue de Diégo Belmonte.
L’univers décrit par Guy Gavriel Kay est précis et foisonnant. L’Al-Rassan, l’Espéragne, les personnages et leurs traditions prennent vie à mesure que Kay expose son histoire. L’évocation de ce pays emprunt de poésie, aux jardins et aux arches parfaits, aux rivalités mortelles, est servie par un style riche, agréable, et emporte le lecteur dès les premières pages. Les personnages sont attachants, et la narration qui passe tour à tour d’un point de vue à un autre contribue à entretenir l’intérêt. Ici pourtant, pas de suspense artificiellement maintenu en abandonnant pendant plusieurs dizaines de pages un personnage en difficulté. Non, les choses s’enchaînent sans frustration, et c’est certainement pourquoi il est si difficile d’arrêter la lecture : les pages qui suivent se rattachent presque toujours directement à ce que l’on vient de lire, et Kay sait jouer de l’émotion pour tenir le lecteur en haleine.
L’histoire que nous conte Guy Gavriel Kay est celle de personnages emportés sans qu’ils puissent résister par le cours des événements. Mêmes les plus puissants subissent véritablement ce que leur impose leur culture ou leurs allégeances. C’est le récit des intolérances religieuses – d’ailleurs, seuls les prêtres, d’un camp ou de l’autre, sont réellement antipathiques – et des rivalités pour le pouvoir qui provoquent les guerres et obligent ceux qui vivraient en harmonie à s’entretuer alors que peu de temps auparavant ils luttaient encore côte-à-côte.
Les Lions d’Al-Rassan est un excellent roman, haletant, auquel les quelques défauts – la manie du narrateur omniscient de s’introduire dans les points de vue des personnages et de montrer au lecteur combien il en sait plus que lui en est un, certaines notions répétées à quelques paragraphes d’intervalle et qui donnent l’impression que l’auteur soit ne s’est pas relu, soit veut vraiment faire traîner certains passages en longueur, en est un autre – n’enlèvent rien. En 600 pages, l’histoire est écrite. L’histoire des personnages : les conquêtes, elles, ne sont qu’à peine évoquées. Ici, pas de trilogie sans fin ; juste un excellent roman.
- Les Lions d’Al-Rassan, Guy Gavriel Kay (1995), L’Atalante [The Lions of Al-Rassan, Trad. : Élisabeth Vonarburg].
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