Carnet

Bifrost 42, Olivier Girard

Écrit le 23 July 2006 • 4Fantasy, Lectures, Science-fiction

Résumé

Bifrost 42

Alexis Truesong, médecin légiste, s’inquiète de la récente vague de suicides et d’agressions qui frappent Montpellier. D’autant que les analyses sanguines des victimes semblent mettre en évidence l’existence d’un étrange parasite.

Quelle vie après la mort pour un cadavre maintenu en éveil par la Vie™, le brevet chirurgical du Docteur Murneau ?

Dans un monde où tout n’est plus que virtuel, le dernier chic pour Monsk est d’aller déguster quelques reconstitutions de plats exotiques en compagnie de ses amis. Quitte à leur faire bénéficier gracieusement de ses conseils de psychologue…

Melchior Hauser, automate joueur d’échecs du tsar Alexandre premier, est affranchi par son propriétaire alors que les armées de Napoléon Bonaparte viennent de faire tomber Moscou. Pour lui commence un long voyage dont la première étape sera Nuremberg et l’atelier de son créateur Viktor Hauser.

Jal vit avec sa mère au bord de l’océan, dans un petit village de pêcheurs. Une vie simple, rythmée par les passages du colporteur qui visite de temps en temps les habitants. Un jour, il découvre la maison de Marla…

Dans un futur qui a vu les membres d’une expédition spatiale revenir sur Terre sous forme de pains de viande vivants et conscients, le fils de Gunther Wolheim cherche à intégrer l’équipe d’un cirque et à devenir l’un de ceux qui vivent en osmose avec les astronautes.

Quentin le sculpteur cisèle des œufs d’une matière dont la beauté laisse perplexe. Son secret repose dans la sinistre forêt de Bered-Maa.

David traverse les États-Unis pour ramener un Autre – un de ces envahisseurs apparus sur Terre suite à la Longue Pluie et qui provoquent malformations et hallucinations – à son père mourant. Il rencontre en route Pepsie, une jeune fille influençable.

Alice Kherhov est l’un des membres de la section A, une unité d’élite d’agents anti-émeutes. Anton, lui, est un idéaliste dans un monde aux inégalités sociales exacerbées…

Walter Krauss est le PDG d’UWS, une société d’urbanisme qui gère la ville de Metropolis – le plus important gisement d’archives d’Europe. Alors qu’un plan de modernisation des activités de la firme menace sa position au conseil d’administration, l’un des associés de Krauss trouve la mort dans des circonstances étranges.

Critique

Dix nouvelles ou novellas d’auteurs francophones pour ce numéro 42 de Bifrost – spécial dix ans –, soit 258 pages de fictions pour un volume de 384 pages au total. Un joli pavé !

Claude Ecken est l’auteur du premier texte. “Le Propagateur” (4) est prétexte à une longue réflexion sur les idées et leurs modes de transmission dans notre société, mais aussi sur l’environnement et l’écologie politique. Une superbe novella écrite avec beaucoup de talent et qui transpose dans un futur proche – très réaliste – les interrogations actuelles sur l’économie d’énergie, l’ingénierie génétique, l’égoïsme de l’individu, et les manipulations de l’opinion publique.

Dans “Vie™” (2), Thierry Di Rollo propose en quatre pages la relation de l’existence d’un cadavre maintenu artificiellement en vie jusqu’à la fin de la planète Terre. La chute est oubliable, ce qui ne laisse pas beaucoup d’intérêt à la nouvelle.

“La Liste des souffrances autorisées” (3.5) est signée Catherine Dufour et évoque étrangement le même sujet que le texte d’Ecken : le contrôle des individus par les grands groupes pharmaceutiques. (Mais voyons, pourquoi donc tout le monde voit-il le mal dans ces multinationales qui ne travaillent qu’à l’amélioration de la vie de chacun ?) Le traitement reste très différent, à commencer par l’environnement science-fictif qui est ici bien plus éloigné de notre réalité. C’est un peu long à démarrer mais l’univers décrit – un monde cyberpunk, en moins sombre – est savoureux.

Thomas Day évoque avec son talent habituel une uchronie dans laquelle Napoléon Bonaparte, vainqueur du siège de Paris et artisan de la chute de Moscou en 1824, règne sur l’Europe continentale. Mêlant à cet univers l’histoire de Kaspar Hauser, il relate dans “Le Dernier Voyage de l’automate joueur d’échecs” (4) le voyage humaniste jusqu’en Afrique d’un personnage en quête de son âme. Un récit riche en émotion, une très belle histoire, et la quête intérieure d’une intelligence artificielle au service de l’homme.

“La Femme qui souriait en regardant la mer” (3) est un court texte de Pierre-Paul Durastanti dont la composante science-fictive n’apparaît que dans les deux dernières pages, évoquant un univers post-apocalyptique pas vraiment original.

“Pour mon dernier anniversaire” (2) est une histoire d’invasion extraterrestre et de fin du monde. C’est un texte difficile et exigeant de Xavier Mauméjean, dont la compréhension est plus que délicate en raison de l’absence de clés. Le récit s’éclaire un peu dans les derniers paragraphes, mais l’envie d’une relecture reste absente.

Francis Berthelot offre dans “Le Cimetière des toucans” (3) un joli conte aux accents de fantasy. Huit pages pleines de poésie sur la matière, aussi importante que le talent de l’artiste, qui ne laissent toutefois pas un souvenir impérissable.

Johan Heliot produit avec “Toute la force de leur amour” (3) un récit dont la thématique ressemble beaucoup à celle du texte de Xavier Mauméjean. Ce road-movie est l’occasion pour l’auteur de présenter son futur influencé par l’apparition des Autres. Il y a quelque chose de cinématographique dans cette histoire d’invasion et d’Amérique ravagée qui se lit avec plaisir.

Avec “Elle s’appelle Adèle” (3.5), Patrick Imbert propose un texte violent, en phase avec l’actualité, dans lequel s’affrontent des unités anti-émeute rompues aux techniques de combat et de jeunes idéalistes sans avenir dans un monde ou les inégalités sociales sont poussées à leur paroxisme. Une pertinente vision de notre futur, où se pratique certainement le Rollerball.

Serge Lehman clôture cette anthologie et offre pour son retour dans les pages de Bifrost – cinq publications dans les neuf premiers numéros, suivies d’une longue absence – un “Superscience” (3.5) qui transporte le lecteur dans la Metropolis de Fritz Lang, dans un monde où les œuvres d’art réapparaissent après avoir échappé aux autodafés nazis. Dans un long texte d’une quarantaine de pages, il met en place une jolie ambiance pour une histoire au postulat inoubliable : et si les œuvres pouvaient fuire la destruction et se réunir dans une réalité alternative consacrée à leur sauvegarde.

Ces dix textes sont suivis de trente-quatre pages de critiques des dernières parutions, d’un article sur la présence de Dieu dans La Tour de Babylone, de Ted Chiang, ainsi que d’une interview de l’auteur. Viennent ensuite les critiques BD, et une interview de Serge Lehman longue de quarante-cinq pages – interview passionnante pour celui qui a assisté à l’apogée de l’auteur à la fin des années 90. L’entretien est accompagné de la traditionnelle bibliographie. À la suite de quoi, Roland Lehoucq présente les avantages et les inconvénients d’avoir une taille qui se chiffre en millimètres. Olivier Girard rappelle enfin les nouvelles du monde SF, et propose un aperçu des parutions à venir. Au final, voilà bien un numéro exceptionnel quant à sa partie littéraire, et franchement intéressant pour ce qui est de la section critique.

  • Bifrost 42, sous la direction de Olivier Girard (2006), Le Bélial’.

Commentaires

Il y a un commentaire pour cet article :
  1. Nick a écrit :

    Je viens de le finir et j’ai trouvé la nouvelle de Lehman particulièrement réussie. Je ne sais pas trop pourquoi mais l’ambiance m’a rappellé “Dark City”. L’interconnexion entre art et (une) réalité semble être une prédilection de Lehman ces temps-ci : cette idée est aussi à la base du fix-up du “Livre des Ombres”.

    La nouvelle de Patrick Imbert m’a aussi beaucoup plu, tout particulièrement en raison de sa structure en boucle et du style aiguisé et sec.

    “Le propagateur” aurait presque mérité d’être un roman (ou sinon écourtée). Les liens entre la mémétique et les parasites sont très bien vus mais je ne vois pas trop l’intérêt d’avoir développé les relations du père avec sa fille adolescente, si ce n’est pour justement illustrer la mémétique. Du coup, cette partie semble assez artificielle.

    J’ai apprécié Thomas Day (c’est la première fois que je le lisais) avec un “Dernier Voyage de l’automate joueur d’échecs” très humain. Une vraie réussite pour une nouvelle où la personnage principal est un automate. Et d’ailleurs qu’est-ce qui définit l’humanité ?

    Le reste est de bonne tenue même si comme toi, je mettrais un bémol sur les texte de Di Rollo et Mauméjean (surprenant de la part de Mauméjean mais je prendrai néanmoins plaisir à lire “La Vénus anatomique” et “Car je suis Légion” achetés la semaine dernière).

    3 October 2007 à 15h15

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