Carnet

C’est ainsi que les hommes vivent, Pierre Pelot

Écrit le 17 December 2006 • 5Histoire, Lectures

Résumé

C'est ainsi que les hommes vivent

Fils d’une paysanne brûlée pour sorcellerie, Dolat est confié aux religieuses de l’abbaye de Remiremont. Sous l’influence de sa marraine Apolline d’Eaugrogne – de quelques années plus âgée que lui – il va se trouver mêlé aux événements violents qui secouent la Lorraine et qui préfigurent la guerre de Trente Ans.

Trois siècles plus tard, Lazare Grosdemange – journaliste de guerre hanté par le conflit tchétchène – revient au pays à la mort de sa mère. En triant quelques vieilles boîtes de souvenirs, il découvre l’existence d’un ancêtre bagnard exilé à Nouméa en 1886. La curiosité va l’amener à fouiller dans l’histoire de la région, jusqu’à ce qu’un accident lui fasse perdre la mémoire.

Critique

On a des regrets, quand la dernière page du roman est tournée, de constater que la formidable histoire est achevée. Parce qu’on a eu le temps, à la lecture de C’est ainsi que les hommes vivent, de s’imprégner de la densité, de la profondeur et de la richesse du récit. Pierre Pelot livre en effet une œuvre à part, un pavé de 1150 pages en petits caractères, sans temps morts malgré sa taille, tout en introspection et en action violente, une reconstitution historique exceptionnelle. Une œuvre difficile, aussi : l’histoire qui nous y est révélée est pleine de rebondissements, de rencontres, et les périodes de folie ou d’étourdissement des personnages (qui se répondent à travers les siècles) retardent certaines révélations. Difficile aussi parce qu’extrêmement violente : la mort n’épargne personne, et ceux qui la prodiguent se repaissent de la douleur qu’ils infligent. Les scènes de meurtres et de destructions sont d’une cruauté et d’une crudité presque insoutenables. Difficile encore à cause du choix de l’auteur de livrer son récit dans une langue et un style conformes à ceux de l’époque qu’il décrit. Pelot nous avait déjà offert avec sa novélisation du Pacte des loups un superbe travail sur le sujet. Il poursuit son œuvre ici en mélangeant le patois vosgien à la langue du XVIIe siècle et produit un texte qui transporte immédiatement le lecteur trois siècles en arrière.

À la manière d’un Guy Gavriel Kay, Pelot écrit dans un style épique. Ses personnages ne sont pas des héros, et pourtant les événements qu’ils vivent par la force des choses sont suffisants pour susciter l’intérêt du lecteur. Le récit alterne avec une régularité parfaite les chapitres consacrés à l’une ou l’autre des deux périodes, et on peut dresser un parallèle entre Dolat et Lazare, puisque chacun est hanté par une femme disparue. Lazare d’ailleurs, traumatisé par la disparition d’une journaliste française en Tchétchénie, évoque le Hugo Toorop de Maurice G. Dantec, marqué par les guerres de Yougoslavie. En réalité complètement autonomes, les deux histoires se déroulent et suivent leur cours tout au long du roman, dans une région vosgienne reproduite avec une précision qui révèle le soin accordé aux recherches par l’auteur. Les intrigues politiques (quelle que soit l’époque), la guerre de Trente Ans vue de l’intérieur par des hommes et des femmes qui sont bien loin des rivalités des puissants, tout cela est servi par une narration efficace entretenue par le voile de mystère qui occulte les actions de Lazare Grosdemange.

C’est ainsi que les hommes vivent est un texte étonnant, tel qu’on en a rarement l’occasion de lire. C’est un voyage au long cours dans un pays oublié, qui laisse à la fin un sentiment d’accomplissement même si c’est avec tristesse qu’on finit par quitter ses personnages. Les deux périodes auraient-elles pu être plus équilibrées, et l’histoire de Lazare Grosdemange allongée de quelques centaines de pages ? Toujours est-il que ce livre mérite d’être lu, et relu.

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