White Devils, Paul McAuley
Résumé
Ancien soldat au sein de l’armée britannique, Nicholas Hyde travaille au Congo Vert pour le compte de l’organisation humanitaire Witness. Alors qu’il cartographie un premier charnier, il est amené à rejoindre l’équipe qui enquête sur des exactions commises près de la rivière Likouala aux Herbes. Sur place, scientifiques et soutien militaire sont attaqués par d’étranges diables blancs d’une violence et d’une rapidité telles que seuls Hyde et Ndinga – un observateur gouvernemental – parviennent à fuir. Dans une Afrique tombée au main des transnationales, ravagée par la Peste Noire et les guerres civiles, Hyde est le seul pour qui il semble important de faire la lumière sur les événements.
Critique
White Devils est un techno-thriller scientifique qui exploite avec bonheur nos préoccupations actuelles. Obligate – dont les cadres exécutifs jouent un rôle important dans le roman – est l’une de ces transnationales qui sont parvenues à prendre le contrôle d’états entiers. Officiellement soucieuse de l’environnement, elle travaille à conserver la plus parfaite des images publiques, quitte à étouffer les scandales susceptibles de lui porter atteinte. Alors que clonage et génétique sont interdits ou sévèrement réglementés en Europe et aux États-Unis, l’Afrique abrite quantité de laboratoires clandestins dans lesquels des chercheurs peu scrupuleux tentent de recréer australopithèques ou tigres à dents de sabre. On y trouve même des papillons au génome modifié de façon à faire sur leurs ailes la publicité de boissons gazeuses ! Des groupes d’éco-terroristes, inspirés pour certains par leur foi chrétienne ou les théories du créationnisme, entendent bien quant à eux remettre un peu d’ordre en assassinant et dynamitant hackers de gènes et laboratoires de recherche. S’il n’est pas daté – tout juste évoque-t-on la “dernière bonne grande guerre, en Afghanistan, en Iraq, peu importe” dans laquelle un personnage de soixante-huit ans aurait pu combattre (p. 413) –, on devine bien que le récit se déroule pendant notre siècle, d’ici quelques dizaines d’années. Voilà bien une anticipation extrêmement plausible, qui repose sur des sujets d’actualité – ou dont l’actualité est imminente.
Paul McAuley étaye son roman d’une galerie de personnages hauts en couleurs qu’il prend chaque fois le soin de détailler avec précision. Si ce n’est pas dans leur propre chapitre introductif, c’est dans de précises successions de paragraphes qui font d’eux bien plus que des seconds couteaux destinés à être abattus au cours des pages à venir. Le but n’est pas de lister tous ces personnages ici, mais que ce soit Nick Hyde – le héros dont le passé est nimbé d’un certain mystère –, Elspeth Faber en femme de science héritière des errances de son père, Teryl Meade en femme d’affaires résolue à toutes les extrémités pour sauver son poste et sa réputation malgré ses conspirations, Raphaël en organisateur de chasse au monstre pour milliardaire en mal d’action, Cody Corbin en ange rédempteur qui nettoie la surface de la planète des monstruosités crées par la génétique, tous sont construits avec détails et leur psychologie est chaque fois patiemment tissée de façon à en faire des éléments à part entière du récit. Le background géopolitique n’est pas en reste et de nombreux passages lèvent le voile sur les événements qui ont contribué à cet état du monde : l’apparition et les impacts de la Peste Noire sur le continent africain (p. 22), la construction d’un hôpital et d’un camp de réfugiés à la gloire de la transnationale Obligate (p. 72), le capitalisme libre (open source) par lequel les transnationales rendent publiques le coût environnemental de leur modes de fabrication afin d’asseoir leur image publique (p. 180), le glissement du pouvoir des tyrans africains vers ces transnationales (p. 222), etc. De nombreux passages consacrés aux sciences et plus particulièrement à la génétique émaillent le récit et précisent toujours un peu plus comment les savants fous se sont emparés du continent africain afin d’y mener leurs recherches.
White Devils est découpé en deux parties et une cinquantaine de courts – 10 à 20 pages – chapitres qui éclatent la narration en une demi-douzaine de fils qui se nouent petit à petit. Le rythme est enlevé et le découpage est suffisamment fluide pour ne pas paraître artificiel : si le lecteur suit plusieurs personnages simultanément, certains d’entre eux ne sont pas pour autant oubliés pendant plusieurs dizaines de pages avant de reparaître. L’ensemble est imbriqué avec efficacité et le texte rédigé au présent ne fait que renforcer cette impression de fluidité. Quelques traits d’humour émaillent le récit, sans pour autant réduire à néant par des répliques trop faciles le patient travail décrit jusque ici. White Devils n’est clairement pas un simple Predator littéraire : le personnage principal, en dépit de son historique, combat peu et même si sa violence est parfois latente (p. 267 et 560 par exemple), rares sont les occasions qui lui sont données de prendre l’initiative plutôt que de subir les événements et de se retrouver sous la menace d’un pistolet. Le roman n’en est pas moins d’une violence très visuelle : ici, on arrache des mains, on se fait dévorer le visage par les diables blancs, et le moins qu’on puisse dire est que ça saigne. Mais cette violence n’est pas gratuite : elle sert le récit, contribue à l’ambiance, et la première blessure est le plus souvent fatale. Ce héros qui court sans savoir d’où viennent les coups, versé dans l’art de la guerre sans pour autant y prendre plaisir, n’est pas sans rappeler le Jason Bourne années 2000 des films de Doug Liman et Paul Greengrass.
Alors certes, White Devils ne renouvelle pas le genre avec son mélange de Jurassic Park, de Predator et d’anticipation géopolitique ancrée dans les événements actuels. Peut-être même aura-t-il terriblement vieilli d’ici une vingtaine d’années. Mais il a le mérite de proposer une synthèse des préoccupations d’aujourd’hui sous la forme d’une histoire dynamique et enlevée qui nous ouvre un peu plus les yeux sur un des futurs potentiels vers lequel nous nous dirigeons.
- White Devils, Paul McAuley (2004), Pocket Books.
- Les Diables blancs, Paul McAuley (2005), Robert Laffont [Trad. : Bernard Sigaud].
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