Carnet

1794, Pierre Bordage

Écrit le 13 April 2008 • 4Fantasy, Lectures

Résumé

1794

À Paris, Émile est l’hôte du Père des Pères, qui initie son protégé au culte millénaire de Mithra. Alors que les cultistes attendent l’arrivée de l’Atar de la fin des temps, l’organisation occulte tire parti de la Révolution en s’infiltrant dans les assemblées et en prenant peu à peu le pouvoir dans les hautes sphères de la République.

Pendant ce temps en Vendée, Cornuaud lutte comme un diable aux côtés des volontaires républicains ou des insurgés royalistes, suivant les circonstances et les coïncidences créées par la guerre civile. Sous l’emprise de l’enjomineuse vaudoun, la lassitude commence à le gagner et il aspire à une nouvelle vie, loin des intrigues et des crimes de la Révolution.

Critique

Après 1792 et 1793, Pierre Bordage conclut avec 1794 sa superbe trilogie de l’Enjomineur qui a pour cadre la Révolution Française et les Guerres de Vendée qui l’accompagnèrent. La narration de ce dernier volume est encore une fois partagée entre les deux héros de cette fantasy. On suit ainsi, d’un chapitre à l’autre, tantôt les aventures d’Émile le fils des fées, devenu à Paris un membre éminent de l’organisation occulte de Mithra qui vise à prendre le pouvoir en France avant d’élargir son empire au reste de l’humanité, et celles, sanguinaires, de Cornuaud – toujours sous l’emprise de la sorcière africaine –, à Nantes avec les forces républicaines ou dans le bocage vendéen au côté des forces royalistes et insurgées. Viennent parfois s’intercaler quelques chapitres consacrés à Armande, la comédienne du Théâtre de Richelieu qui se débat quant à elle entre les menaces de Bellerive et des aspirations royalistes qui la poussent à s’engager auprès des réseaux contre-révolutionnaires. Cette alternance assez artificielle entre les deux fils de narration étouffe un peu le roman et provoque quelques passages assez faibles, notamment quand Émile se trouve enfermé dans l’antre du Père des Pères. Le nombre de chapitres qui lui sont consacrés aurait certainement pu être réduit et le jeune homme fait encore une fois figure de parent pauvre dans ce troisième volume. Mais Bordage, indéniablement un conteur d’exception, n’en parvient pas moins à rendre son texte passionnant et irrésistible : tant pis si les passages consacrés à Cornuaud sont plus forts et déséquilibrent le récit. On en tourne d’autant plus fébrilement les pages consacrées à Émile et l’ouvrage dans son ensemble se déguste comme un morceau de choix.

L’Enjomineur fait souvent penser au C’est ainsi que les hommes vivent de Pelot. On y retrouve d’abord la même recherche sur le langage, et ce n’est pas une surprise venant de Bordage qui semble amoureux du patois et de la “langue parlée”. On se rappellera d’ailleurs du travail qu’il avait déjà mené sur Les Fables de l’Humpur. Ici, les Vendéens s’expriment dans leur langue, et si la lecture est parfois un peu difficile, ça n’en est pas pour autant rédhibitoire. Mais on pense aussi à l’ouvrage de Pelot lorsque Bordage nous fait le récit détaillé des violences et des massacres qui ont accompagné et suivi cette Révolution. Il ne nous épargne rien des viols, des décapitations, des éventrations, des noyades, des maladies qui furent le quotidien des gens de l’époque. Il nous rappelle que l’espèce humaine est capable du pire dès qu’elle est en mesure de s’affranchir des règles que la société a dressées pour sa propre survie. Ah comme on est loin de la Révolution expliquée aux enfants dans les livres d’histoire ; comme on est proche des guerres – civiles ou non – qui éclatent aujourd’hui encore partout dans le monde. Soyez prévenu : ce sont des pages pleines de mort, graphiques et redoutables, qui composent cette fantasy. Car de fantasy il s’agit bien. Même si l’on est davantage habitué aux fantasy qui s’inspirent de notre société médiévale, même si la possession de Cornuaud pourrait n’être qu’un simple artifice fantastique pour expliquer sa vigueur et sa résistance hors du commun, Émile, lui le fils du seigneur du Mal, enlevé à sa naissance par les fées qui en ont fait leur instrument, est bien un héros de fantasy comme on en a l’habitude. Pour autant, et malgré la longévité exceptionnelle du Père des Pères, Bordage inscrit son œuvre dans l’histoire plutôt que dans l’imaginaire. Le culte de Mithra est bien réel, les événements décrits pendant la Révolution le sont également, et l’apparition du cheval mallet, des sirènes ou des fadets est plus souvent un moyen bien commode pour l’auteur de résoudre certaines problématiques – comme de ramener Émile en Vendée ou le détacher de ses liens – qu’autre chose.

C’est d’ailleurs ce qu’on reprochera à 1794 et qui participe du manque d’intérêt qu’on éprouve le plus souvent pour Émile : les deus ex machina résolvent bien trop commodément certaines situations. On a parfois l’impression que Bordage s’est laissé prendre au piège, qu’il a peut-être d’abord imaginé une histoire de fantasy à laquelle il a voulu donner comme décor la Révolution Française, et qu’il s’est finalement laissé emporter par la richesse de l’Histoire. Car en fin de compte, peu nous importent les aventures d’Émile. Ce sont bien celles de Cornuaud qui sont les plus passionnantes. Dans tous les cas, l’Enjomineur est bien une splendide et furieuse fresque sur la Révolution, qu’il convient de relire en une seule fois pour s’affranchir du découpage – purement éditorial – en trois tomes.

  • 1794, Pierre Bordage (2006), L’Atalante.

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